La plage camarguaise et son village sont formellement interdits d’accès. Mais une vingtaine de cabaniers, arrivée avant le confinement, y vit en vase clos.

Le village de Beauduc, tout au bout de la Camargue, mais toujours sur la commune d’Arles. Photo Philippe Praliaud / Ville d’Arles

Ils sont 20, peut-être 25, confinés au bout du monde. Des naufragés volontaires sur une mince langue de sable blottie contre la Méditerranée, à 1h30 du centre d’Arles, dont la moitié sur un chemin périlleux pour les petites citadines. Beauduc est un paradis difficilement accessible, que le confinement a rendu impénétrable : on en sort au compte gouttes pour se ravitailler, mais plus personne n’y rentre. Même ici, les gendarmes veillent au grain, avec des contrôles terrestres et aériens. Une vingtaine de cabaniers y vit donc en vase clos depuis le 17 mars. La plupart habite là toute l’année, mais une poignée a choisi de rejoindre leur résidence secondaire de fortune en voyant poindre le confinement. Au revoir le confort, bonjour la liberté.

« Venir ici, c’était la meilleure manière de ne pas tourner en rond, d’être confiné sans avoir l’impression de l’être »

Michel, cabanier

« Je ne peux plus travailler alors venir ici,c’était la meilleure manière de ne pas tourner en rond, d’être confiné sans avoir l’impression de l’être » témoigne Michel, chef d’entreprise qui n’a pas hésité à quitter sa maison de ville avec ses filles pour cette vie un peu bohème. « Ici, on revient à des choses simples : pas de télé, pas de téléphone, l’eau et la lumière limitées. On réapprend la vraie valeur des choses », dit-il. Il raconte le bain des enfants dans une bassine au coin du feu, les promenades dans les dunes, la vie au rythme du soleil. Et tant pis pour la perte de chiffre d’affaires. « J’aurai passé du temps avec mes enfants dans un endroit magique, ça vaut tout l’or du monde. » 

Sur les 77 cabanons, une dizaine est actuellement occupée. Y sont confinés les quelques familles qui ont choisi de rejoindre Beauduc avant le 17 mars. Depuis, l’accès est interdit.
Photo Philippe Praliaud / Ville d’Arles

Françoise ne dira pas le contraire. « C’est ici que j’ai appris à marcher » glisse-t-elle, l’œil brillant. Elle aussi a sauté dans sa voiture pour rejoindre Beauduc quand le confinement menaçait. « Ma mère a une maison avec un jardin, j’aurais pu aller chez elle, mais ici, c’est encore différent. Tu n’as jamais l’impression d’étouffer, et ce n’est pas anxiogène : on ne voit pas les infos, on n’a pas besoin de masque, on ne va pas au supermarché… » L’ennui n’a pourtant pas sa place. « On bricole, on ramasse des coquillages, et puis il faut faire bouillir de l’eau pour la douche, ramasser du bois pour se chauffer : tout prend plus de temps. » Dans le cabanon voisin, l’un des dix actuellement occupés sur les 77 que compte le village, les enfants font leurs devoirs, et les parents télé-travaillent, quand un fil de 3G le permet.

Georges, 68 ans, veille sur le village où il vit toute l’année depuis 45 ans.
Photo Philippe Praliaud / Ville d’Arles

On n’en saura pas plus sur la vie de cette famille. Ici, on se méfie des journalistes et des curieux, on préfère au mieux l’anonymat, au pire passer son chemin. Il faut y voir une volonté de préserver son jardin secret. Pour vivre heureux, vivons cachés. Alors, on renvoie souvent les visiteurs vers Georges, « le chef de Beauduc ». Un Vercingétorix veillant à l’entrée de son village d’irréductibles. Lui ne veut pas de ce grade. « Je n’aime pas être le chef, parce que ça voudrait dire que je dirige : moi, je ne dirige pas le site, je le défends » nuance ce pêcheur à la retraite, dont les parents ont construit l’un des premiers cabanons de Beauduc, en 1959. Président de l’association des cabaniers du Sablon, Georges vit ici toute l’année depuis 45 ans. Alors pour lui, le confinement ne change pas grand chose. Ça l’inquiète un peu pour ses neveux pêcheurs, qui ne peuvent plus écouler leurs poissons, mais ça le rassure aussi pour la solidarité entre cabaniers, qu’il a vu renaître ces dernières semaines. « Quand l’un d’entre nous va faire les courses, il en ramène pour tout le monde » sourit-il.

La « place » du village. Photo Philippe Praliaud / Ville d’Arles

Les contacts avec l’extérieur sont ainsi restreints, et tiennent le Covid à distance. Lui qui a connu le village peuplé par plus de flamants que de cabaniers, la ruée des people sur les deux restaurants aujourd’hui disparus, l’arrivée de Peter Lindbergh au volant de sa 2CV, le déferlement des kite-surfs, regarde s’écrire cette drôle de page de Beauduc. Le confinement devrait avoir raison de la fête annuelle de l’association des cabaniers, et le début de saison s’annonce beaucoup plus calme que d’habitude. « Si je ne pensais qu’à moi, je vous dirais que c’est une bonne chose, mais c’est triste que les gens de la ville soient privés de belles journées sur notre plage, dit-il. Si le village doit rester sauvage, il faut aussi qu’il soit vivant. »