PORTRAIT Au cœur de la Camargue, Charlotte Yonnet perpétue avec passion l’élevage de toros de combat façonné par son grand-père. Son nom est à l’affiche de la Feria du Riz, pour une corrida forte en symboles.

Charlotte Yonnet, au mas de la Bélugue. Photo Hervé Hôte / Agence Camaléon

Le pick-up roule prudemment vers les bêtes. Des masses noires, parfois teintées de châtain, 600 kilos de muscles et des cornes affûtées comme des sabres. Fidèles à la réputation de la maison Yonnet, ces toros en imposent. Trois d’entre eux jailliront du toril des arènes d’Arles le dimanche 11 septembre prochain à l’occasion de la Feria du Riz. Charlotte Yonnet les scrute, encore et encore. On lit dans ses yeux brillants un mélange d’affection, d’appréhension et d’espoir. L’affection parce qu’elle a veillé sur chacun d’eux avec passion depuis leur naissance ici, au Mas de la Bélugue, un havre de paix perdu entre la plage de Beauduc, le grand Rhône et Salin-de-Giraud. L’appréhension parce qu’elle craint à chaque instant
qu’ils ne se blessent à une patte, une corne ou un œil avant le jour J.
L’espoir, enfin, de voir ses toros porter haut les couleurs verte et blanche de l’élevage dans les arènes de sa ville. Celles que son cousin Jean-Baptiste Jalabert dirige aujourd’hui et que son grand-père Hubert Yonnet a fait prospérer autrefois. C’est à ce monument de Camargue que Charlotte a succédé en prenant les rênes de la ganaderia familiale après sa disparition, en 2014. « Avant de s’en aller, il le disait clairement : après moi, le déluge. Mais moi, j’ai toujours rêvé de faire ça, de reproduire tout ce que j’ai observé ici quand j’étais enfant », confie-t-elle.
Sa voix dit quelque chose de son caractère. Une force fragile. L’inquiétude qui le dispute à la détermination. Une chose est sûre – et saluée par toute la planète taurine : il en fallait du cran pour se lancer à 35 ans dans cette aventure aussi belle qu’incertaine. Assumer seule l’avenir du troupeau dans une tauromachie en crise. Supporter le poids de l’héritage de sept générations d’éleveurs. Perpétuer sans moyen plus de 150 ans d’histoire d’une ganaderia mythique, la première en France à avoir combattu dans les arènes de Madrid, la toute première aussi à avoir fait venir d’Espagne des toros de race brave.

« Ils portent ça au fond d’eux »

Aujourd’hui, la férocité de ses bêtes leur vaut le surnom de « Miura français ». Traduction : des toros au sang unique, grands, puissants et imprévisibles, que seule une poignée de toreros ose affronter. « C’est l’identité de la manade et je veux la conserver. Les toros obéissants ne m’intéressent pas, je cherche un animal qui donne de l’émotion », tranche-t-elle. Le pick-up s’éloigne des toros sans mal. Mais dans les champs de la Bélugue, plus d’un véhicule a été cabossé par la colère des bêtes. Un gardian y a laissé sa
vie. « Il ne faut jamais oublier que ce sont des toros de combat, ils portent ça au fond d’eux, rappelle Charlotte Yonnet. Il n’est pas rare qu’ils se battent entre eux, jusqu’à la mort. C’est un animal dangereux, sauvage ».
Ici, les toros paissent sur plus de 1000 hectares au cœur d’une Camargue qu’ils ne quittent que pour rejoindre les arènes, à l’âge de quatre ans. « Souvent, lorsque des touristes arrivent au mas
avec une image négative de la corrida, ils repartent avec l’envie d’en voir une »
, constate l’éleveuse. « C’est beaucoup, beaucoup plus dur de voir un de mes toros mourir à l’abattoir. En piste, ils vendent chèrement leur peau, ils sont applaudis, glorifiés ». Le plus bel exemple ? Pescaluno, toro d’Hubert Yonnet gracié à Lunel en 2002 après avoir livré un combat héroïque. Plusieurs de ses descendants ont été sélectionnés pour la corrida du 11 septembre. Vingt ans plus tard, Charlotte rêve tout haut que l’histoire se répète.